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Les évènements, et singulièrement les Foires, Salons et Congrès croisent historiquement la Science et l’Innovation. Ces liens profonds et durables, pourraient, à l’heure du choc provoqué par la pandémie du COVID-19, devenir une opportunité stratégique majeure, pour la profession de l’Evènement et pour la Recherche et l’Innovation elles-mêmes.

Depuis plus d’un siècle et demi, les congrès contribuent à la configuration des sciences, les foires et salons à l’entrée des innovations dans la société. Et les enjeux de notre Economie et Société de la Connaissance sont encastrés dans les réseaux et les rencontres, les plateformes de mise en relation, la création de milieux et de proximités de toutes sortes, physiques et virtuelles. Il semble bien qu’il faille « faire connaissance » pour en produire. Et pourtant aucun énoncé qui lierait Foires, Salons, Congrès, Recherche et Innovation, plus largement Connaissance ne fait vraiment l’objet de ligne stratégique, autant du côté des professionnels de l’Evènement que de celui des acteurs de la Recherche et de l’Innovation, politiques compris. L’opportunité est vaste, elle est pour l’instant manquée. Est-ce que la situation exceptionnelle de la pandémie, alors que la profession de l’Evènement, deux fois frappée, par l’arrêt économique et par la substitution rapide d’évènements digitaux, s’interroge jusqu’à parler de « refondation »[i], ne créerait pas les conditions pour s’en saisir enfin ?

Une opportunité au service de l’évènement ET de la connaissance

Cette opportunité aurait deux volets : structurer une Recherche et Innovation dans l’activité de l’Evènement, renforcer le rôle des dispositifs évènementiels, et d’abord ceux des congrès, foires et salons dans les stratégies de Recherche et d’Innovation, à l’échelle de filières et de territoires aussi bien locaux qu’internationaux. Il s’agirait de développement de la Connaissance, aussi bien pour le monde de l’Evènement que pour celui de la Recherche et de l’Innovation. Mais il serait possible d’aller plus loin et de saisir que les bénéfices seraient aussi clefs en termes d’affaires, de gouvernance et de politique ou de configuration d’activité. Et nous insistons : pour les deux mondes, celui de la Recherche et de l’Innovation, celui de l’Evènement. Imaginons quel serait l’impact pour l’Union Européenne, alors qu’elle ambitionne depuis Lisbonne [i] un leadership dans l’Economie de la Connaissance, de se servir plus ouvertement et plus structurellement dans ses politiques de Recherche et d’Innovation de son leadership dans l’activité évènementielle mondiale. Faisons un raisonnement similaire pour la France, quand les synthèses de la profession de l’Evènement, les rapports et les stratégies de Recherche et d’Innovation croisent si peu leurs intérêts. Cette opportunité prend tout son sens en se fondant d’abord sur la Recherche et pas seulement sur l’habituelle suite donnée à l’impératif d’innovation.

Un désir pour l’instant absent

Jusqu’à maintenant ni les professionnels de l’Evènement, ni ceux de la Recherche et de l’Innovation ne désiraient se saisir d’une telle opportunité. Ils ne s’y opposent pas, simplement ils y restent indifférents. Certes le devoir d’innovation habite bien les professionnels de l’Evènement, mais la recherche n’est pas une priorité, jusqu’à oublier que la Recherche est aussi un de leurs clients majeurs. Les chercheurs eux se battent sur d’autres fronts pour défendre et avancer sur leurs propres recherches : le chemin est déjà âpre. Certains, encore rares, ont consacré quelques travaux au sujet des Foires, Salons et Congrès, en Histoire, en Sociologie, en Economie et d’abord en Management et en Marketing, en Géographie et en Tourisme.

L’humain et l’utilisation des sens au cœur de l’objet salon - Elodie Bergerault (Danaïde)

Mais ils sont dispersés, ne se connaissent que trop peu. Nous sommes loin d’une communauté et loin d’un congrès transdisciplinaire qui pourraient les réunir. Tout cela est dommage. Il pourrait s’y discuter tant de choses : combien il faut accorder aujourd’hui autant de place à l’évaluation des publications qu’à celle de la socialisation scientifique, aux échanges informels et formels, notamment dans les congrès, dans le développement des laboratoires ; combien les Foires, Salons et Congrès sont d’autres plateformes, plurielles, que celles globales qui bouleversent notre économie mondiale ; que l’urbanisation passe aussi par les fabriques de l’évènement ; que les industries ont besoin de leur capacité à contribuer à la création ou au déplacement de normes et valeurs ; qu’il faudrait affirmer plus fortement la nature hétérotopique (des espaces-temps différents) des manifestations et leurs fonctions sociales et politiques et qu’elles ne sont pas le passé du digital. La question même du rapport Science-Société aura besoin des évènements et des rencontres, pour affronter les défis du nouveau régime climatique, et pour ouvrir et enrichir le dialogue et la participation des citoyens à la fabrique des sciences et à leurs rôles dans nos vies et notre avenir (n’est-ce pas aussi une leçon possible des débats troublés autour de la pandémie ?).

 

Jamais il n’y eut autant d’Evènements dans le monde qu’aujourd’hui, ce n’est pas un reste du passé, plutôt un signe du présent.

Mieux se connaître pour s’orienter vers les enjeux de la connaissance

Mais aujourd’hui l’absence même de désir, à supposer même qu’elle ne se renverse pas en son opposé sous le contre-effet de la sidération provoquée par le COVID-19, n’est peut-être pas un obstacle. Les faits sont déjà là : un immense tissu rassemble déjà sur la carte mondiale des évènements qui sont autant de cas de connaissance, par leur thème, leur composition interne, leur process de production ou leurs territoires d’implantation. Des cristallisations locales sont possibles avec des débuts de réseaux. Quelques chercheurs ont déjà clairement, depuis quelques années, annoncé l’enjeu[i]. Il faut aussi regarder du côté digital, non plus seulement sur les seules questions de l’hybridation des évènements, mais à l’aide des datas qui peuvent produire des images de l’activité évènementielle dans le monde et de ses croisements avec la Connaissance qu’aucun organisme professionnel n’est aujourd’hui capable de produire. Cette nouvelle visibilité, dont les premiers traits apparaissent à l’heure où nous écrivons cet article, participera à un changement profond au sein de la profession de l’évènement : elle ne se connaît pas assez elle-même.

Plus elle se connaîtra, plus elle reconnaîtra son rôle dans les enjeux de la Connaissance, au service de la Connaissance. Par là se dessine une des pistes essentielles de son avenir et de son importance bien réelle et physique.

[i] LITRE VALENTIN Laura, LARQUET Vincent, BADOT Olivier, 2020, Vers une incontournable refondation de l’événement ?, In Bunkanwanicha, P., Coeurderoy, R., and Ben Slimane, S. Editor (Ed.), Managing a Post-Covid-19 Era, ESCP Impact.

[1] Conseil européen de Lisbonne en 2000, dans lequel était ambitionné le leadership dans l’Economie de la Connaissance. https://www.europarl.europa.eu/summits/lis1_fr.htm

[i] CHARIE Jean-Paul, Foires, salons, congrès : pour que la France rime avec croissance, Rapport d’information de la commission des affaires économiques, Assemblée nationale, février 2006. Voir aussi : COMMISSION NATIONALE DES SERVICES, 2016, CONTRAT DE LA FILIERE « Rencontres d’affaires et événementiel » entre l’Etat, représenté par Matthias FEKL, Secrétaire d’Etat au Commerce extérieur à la promotion du Tourisme et aux Français de l’Etranger et Christophe SIRUGUE, Secrétaire d’Etat à l’Industrie, et la filière « Rencontres d’affaires et événementiel » représentée par la Renaud HAMAIDE, Vice-Président du comité de préfiguration de la filière, 20 octobre 2016, publié par la Commission Nationale des Services, Le Gouvernement de la République Française. Du côté de la recherche récemment : Rapport annexe du Projet de loi  de programmation pluriannuelle de la recherche pour les années 2021 à 2030, 12 juin 2020,  Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation

 [i] BATHELT Harald, GOLFETTO Francesca, RINALLO Diego, Trade Shows in the Globalizing Knowledge Economy, Oxford Scholarship, 2014