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L’article en trois points : 

– Il est aujourd’hui temps de faire un point objectif sur la situation afin de se poser les bonnes questions sur l’avenir du secteur événementiel, qui avait déjà pris du retard sur l’évolution des prises de consciences de nos sociétés.

– L’effet Einstellung est un mode de pensée qui peut limiter notre créativité et nous orienter vers des décisions d’appoint rassurantes et qui s’avèrent à moyen terme inefficaces et même dangereuses.

– Nous avons plus que jamais besoin de l’intelligence collective, qui est la clé qui permet d’élargir nos croyances limitantes pour nous permettre d’innover et de façonner notre avenir.

Olivier Jimenez

Créateur de l'agence de design Himalaya

Février 2020, je termine le montage d’un de mes stands sur le salon de l’agriculture. L’ambiance est bonne, les visages sont fatigués mais l’humeur est légère. Cependant, parmi les discussions habituelles, quelques questions hésitantes surgissent parfois : 

“ Tu as vu ce qui se passe en Chine ?

– Oui mais bon, ça ne viendra jamais jusque chez nous…”

Quelques jours plus tard, les organisateurs du SIA annoncent la fermeture anticipée du Salon, par mesure de précaution, et afin de respecter les consignes gouvernementales. Un an plus tard, la saveur des décisions laisse un goût amer, on ne compte plus les ascenseurs émotionnels liés aux multiples espoirs de reprise et le bilan économique est lourd, au point de peser encore pendant de nombreuses années.

Accepter la chute de l’événement pour se concentrer sur sa reconstruction

Cette année 2020 nous aura fait gagner du temps, sur nos décisions, notre évolution. Dans le chaos et parfois l’incompréhension, elle aura aussi mise en avant le meilleur de ce que nous pouvons être : des créatifs solidaires. Nous pourrions passer du temps à énumérer les récits de reconstruction, car ils sont toujours à l’origine des plus belles histoires, que ce soit au cinéma, dans la mythologie ou les nombreux ouvrages de développement personnel. George Lucas l’avait bien compris, Steven aussi, tout héros qui se respecte doit vivre son propre enfer avant de construire son monde meilleur. C’est la base de toute évolution, de toute innovation. Sans problème, il ne peut pas exister de solution.

“ Nous devons être disposés à renoncer à la vie que nous avons imaginée afin de vivre celle qui nous attend.”

Joseph Campbell. 

Mais alors, comment pourrions-nous tirer le meilleur d’une situation qui nous fait encore tant souffrir ? Masqués et affaiblis, épuisés par les attentes et le sentiment d’impuissance ? Comment penser à se reconstruire, à se transformer, quand on a passé 10, 20, 30 ans de sa vie à faire ce que l’on sait faire de mieux ?

Je me souviens d’une conversation avec un confrère, en juillet 2020 : “ Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’autre ? Ça fait 15 ans que je fais ce boulot, si ça ne repart pas, c’est terminé pour moi.” A l’automne, ce type de témoignage se ramassait à la pelle, preuve incontestable de l’ombre noire qui planait sur chacun d’entre nous. Pourtant, à 37 ans, je ne comptais pas mourir à Noël. Alors, comment faire ? Par où commencer ?

 

Nous devons tout d’abord prendre le temps de comprendre ce que nous avons vécu, d’analyser la manière dont nous avons géré cette crise, et nous poser ensuite cette question :  aurions-nous pu agir différemment ?

L’effet Einstellung, ou quand l’expérience est l’ennemie de l’innovation

Le meilleur moment pour planter un arbre était il y a 20 ans. Le Deuxième meilleur moment est maintenant.”

Proverbe Chinois

Une des plus grandes erreurs dans la gestion de crise, liée à la peur et au manque de visibilité, est l’absence de projection. L’incapacité à visualiser un avenir différent a moyen et long terme, menant inévitablement à des prises de décision “pansement”, souvent tributaires du contexte et de son évolution. Ce phénomène, associé au manque de recul sur les problèmes sectoriels déjà existants, accentue la sensation de perte de contrôle et l’incapacité à créer, trouver de nouvelles idées et innover.

Le cas Kodak

Nous connaissons tous l’exemple de Kodak qui a complètement raté son virage vers le numérique, mais saviez-vous que c’est pourtant cette même entreprise qui a inventé le premier appareil photo numérique au monde ? Grâce à un de ses jeunes ingénieurs Steven Sasson :

“Ils étaient convaincus que personne ne voudrait jamais regarder ces images sur un écran de télévision. La photo existait uniquement sur papier et ce depuis plus de 100 ans, personne ne se plaignait des tirages et ils étaient très peu coûteux…”. Mais alors ? Pourquoi ne pas avoir cru en ce projet ?

Tout simplement par l’incapacité des responsables marketing à voir dans l’avenir une nécessité de faire évoluer les modèles et les habitudes des consommateurs. Le virage numérique n’avait rien d’arrangeant pour Kodak, qui fournissait à l’époque l’intégralité de la chaîne de production liée à la photo : papier, pellicules, appareils…Le manque d’étude macro-économique a poussé l’entreprise à faire des choix stratégiques “arrangeants” au détriment des besoins naissant des consommateurs et de l’évolution des technologies numériques. Un appareil photo numérique sans ordinateur n’a pas beaucoup d’intérêt, mais c’est dans la capacité des entreprises informatiques à concevoir des ordinateurs plus performants, ainsi que sur le plaisir des consommateurs à pouvoir prendre plus de photos et les stocker pour les partager, qu’il fallait miser.

Et si à l’époque, Kodak n’avait pas eu le choix ? Si une pénurie mondiale de papier était survenue ? Auraient-ils alors choisi la même voie ? Ils auraient été forcés à englober dans leur réflexion beaucoup plus de paramètres, les obligeant également à repenser les modèles existants, même si ces derniers leur paraissaient à l’époque performant.

C’est en cela que 2020 est un moteur et non un boulet pour le monde de l’événement et plus particulièrement des salons professionnels.

La coopération dans la résolution de problèmes complexes est la clé de notre évolution

“ Homo Sapiens est essentiellement un animal social. La coopération sociale est la clé de notre survie…”

Yuval Noah Harari / Extrait du livre Sapiens : Une brève histoire de l’humanité.  

Depuis des années déjà, nous avançons avec des œillères, abordant timidement l’utilité du digital, le vrai, pas seulement celui qui fait défiler des images … Intégrant progressivement et prudemment les enjeux sociétaux et environnementaux. Ces vingt dernières années, l’évolution de nos secteurs a été minime, comparée à l’accélération fulgurante des prises de conscience et de l’intégration du digital dans notre quotidien. Créant un vrai décalage et révélant de nombreux problèmes à résoudre : problématique écologique, conditions de travail, création de valeur ajoutée etc. Le coup de massue de 2020, vécut comme un véritable enfer pour certains, doit être perçu comme une quête, l’épreuve du héros, celle qui dans un premier temps le détruit, puis, lui permet de comprendre, et enfin, d’avancer, plus vite, en repensant ses vieilles méthodes, en l’obligeant à sortir de sa zone de confort pour prendre de nouvelles décisions créatrices.

L’intelligence collective pour reconstruire l’événementiel 

Pour cela, il n’est pas nécessaire de tout transformer, nous devons conserver ce qui fait la richesse de nos secteurs : la rencontre, le partage. Ces fondamentaux, ces nécessités sociales qui ont permis à l’Humain d’évoluer. Grâce auxquelles nous avons pu grandir et créer. Nous devons penser différemment, intégrer chaque réflexion, écouter chaque  acteur afin de proposer une nouvelle orientation, en phase avec les préoccupations de nos clients, en accord avec les prises de conscience sociales, et solidaire des grandes questions internationales sur l’environnement, la santé, l’éthique.

Malgré le séisme économique que nous vivons, nous devons puiser dans nos ressources individuelles et dans notre intelligence collective pour bâtir de nouveaux services, de nouvelles offres, en restant à l’écoute des nouveaux besoins naissants mais également en anticipant les besoins à venir.

À nous de façonner l’avenir de l’événementiel 

Nous ne devons pas nous épuiser à tenter de prédire l’avenir, afin de réfléchir à la meilleure manière de le faire cohabiter avec nos vieilles habitudes. Nous devons l’imaginer, le façonner jour après jour, en prenant en compte tous les éléments dont nous disposons, en analysant le contexte et en puisant dans nos ressources.

Nous sommes aujourd’hui privés de rencontres physiques, mais pour autant, l’avenir en sera-t-il, lui, dépourvu ? Devons-nous investir dans le déploiement de services de mise en relation à distance, correspondant aux nécessités actuelles, ou plutôt réfléchir à une nouvelle manière de nous rencontrer physiquement ? Ce qui peut paraître nécessaire à court terme pour une entreprise, ne la fera pas nécessairement progresser. Or, si notre évolution nous a bien appris une chose, c’est justement la nécessité du progrès.

La rencontre événementielle de demain ? Nous devons la visualiser aujourd’hui.

Il est important de commencer à penser à long terme, de décider de créer de nouvelles habitudes, même si ces dernières sont dans un premier temps inconfortable. Au lieu de débattre sur les conséquences sociales, émotionnelles ou professionnelles des rencontres digitales, imaginons en quoi la rencontre physique de demain sera différente de celle d’hier, plus simple, plus responsable, moins coûteuse et pourquoi pas, plus riche d’attention, de sens… Enrichie de nouveaux outils, de nouvelles connaissances, renforcées par cette nouvelle expérience que nous vivons tous depuis 2020.

L’avenir de la rencontre ne doit pas ressembler à ce que nous avons quitté même si nous le regrettons. Nous devons vivre cette crise comme un formatage d’ordinateur. Au début, c’est la douche froide, on ne veut rien abandonner, on a peur de perdre des données précieuses, alors on hésite, et on travaille avec un système défaillant, instable. Puis, vient l’ultime plantage, celui qui ne nous laisse plus le choix. On ne peut plus travailler, on pleure un bon coup, en faisant l’inventaire des pertes. Puis on décide de tout réinstaller, proprement. On en profite pour repenser notre organisation, nos logiciels. On réfléchit alors à ce qui était vraiment nécessaire, et on abandonne définitivement et sans regret ce qui l’était moins. Et puis, après une grosse journée de réinstallation, on repart avec un système neuf, plus rapide, plus en phase avec nos besoins. Oublié les états d’âme, la tristesse et la colère, on devient plus motivé, satisfait par cette nécessité qui s’est imposée à nous. Alors, on avance.

C’est comme cela que nous devons vivre cette crise, ce virus qui a tout fait planter doit nous servir à repenser avant de réinstaller. C’est grâce à cela que nous deviendrons tous meilleurs, pour nous, nos entreprises, nos collaborateurs, nos clients.

Je ne pourrais pas mieux finir ce billet qu’avec cette citation d’Antoine de Saint Exupéry que j’aime tant, et qui, depuis de nombreuses années déjà, me sert de Mantra à chaque coup dur, à chaque nouvelle étape à franchir : “Pour ce qui est de l’avenir, il ne s’agit pas de le prévoir, mais de le rendre possible.”