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La réflexion portée autour du Salon comme moment particulier nous conduit à interroger la nature de ce moment. Traditionnellement le Salon est le lieu de la routine, aussi bien dans sa temporalité cyclique et récurrente de rendez-vous périodique que dans son expression spatiale, dont le schéma classique de quadrillage de stands symétriques reste souvent inchangé. Il apparaît aujourd’hui que les Salons, de plus en plus confrontés à la dématérialisation de l’offre et de la demande, soient poussés, pour continuer d’exister, à se réinventer et à proposer autre chose, plus qu’une routine, une expérience pour laquelle il vaut la peine de se déplacer.

    

Une routine comme pré-requis à une évasion

Les transformations que connaît l’univers des Salons aujourd’hui semblent en faire un objet pluriel, presque paradoxal, qui oscille en permanence entre routine et exceptionnel. L’enjeu est à la fois de susciter l’inattendu, tout en sachant conserver au cours de l’événement les éléments qui garantissent l’essence du Salon.

D’après le sociologue Salvador Juan, « la routine est d’ordre temporel et se traduit en ordre spatial » dans la mesure où elle est « le fondement universel des techniques corporelles rendant efficaces les activités ordinaires » (1). Ainsi, se construire des routines, qui se traduisent par des gestes quotidiens répétitifs, permet de ne pas penser en permanence à organiser sa vie de tous les jours et de laisser place à d’autres activités que sont la réflexion et l’imaginaire.

Le raisonnement ainsi appliqué au Salon, nous pourrions penser que le schéma routinier classique de celui-ci garantirait la possibilité d’y évoluer libéré de toutes contraintes, l’habitude nous portant naturellement vers les stands que l’on connaît. Si la routine, par définition, désigne l’autonomisation des gestes corporels permettant d’une certaine façon l’oubli du corps, on constate que les Salons disposent rarement de lieux adéquats permettant au public d’oublier la matérialité de son corps au profit d’une expérience qui solliciterait l’imaginaire. On pense en cela par exemple aux queues interminables aux stands de la Paris Game Week, aux déambulations hasardeuses dans les Salons, ou encore à la recherche de nourriture et de W.C., entre autres choses, rappelant constamment au corps qu’il est et qu’il est à l’épreuve. Les configurations actuelles de ces derniers renvoient systématiquement à une rupture, entre le contenu du Salon et tous les aspects considérés comme triviaux.

On le remarque par la façon dont les espaces dédiés sont ségrégués et quelque part, sans être partie du Salon, agrégés à lui, comme par défaut. Ainsi, d’un côté, il semble que le passage incessant d’un espace à l’autre, d’un espace ordinaire qui renvoie à l’expérience quotidienne à un espace singulier associé à la rareté du moment Salon, ne permet pas au public d’oublier son corps dans ses dimensions communes. Par ailleurs, cela pose aussi la question de savoir si cette constatation est moins le fruit d’un manque de conditions permettant un travail visant à faire oublier le corps au sein du Salon, que de l’absence de concrétisation d’un imaginaire du Salon au cours de l’événement.

Si l’on pense au festival, où il est possible de partir d’un lieu vierge (champ, terrain vague, parc…), contrairement aux Salons souvent restreints aux halls d’exposition, on note que la liberté de construire un espace dans un lieu donné permet d’agréger une dimension supplémentaire contribuant à parfaire l’univers du festival.

A titre d’exemple, les Transmusicales de Rennes font un effort de thématisation de l’offre culinaire (avec la proposition d’huîtres ou des fameuses galettes-saucisses bretonnes). S’il est vrai que certains Salons réalisent un travail similaire (tel que la Japan Expo, ou encore Première Vision avec ses food trucks), il semble que la plupart disposent d’espaces incompatibles, où il n’est pas possible de tirer le meilleur de la nécessaire routine et d’en faire un levier pour encourager l’évasion, le rêve et la possibilité de l’exceptionnel.

Cependant, ce qu’ont de commun tous ces salons est un public composé de corps mobiles. Si l’on ne peut jouer sur le lieu, figé, il est possible de mobiliser le corps et ses sens afin de susciter l’exceptionnel.

SI L’ON NE PEUT JOUER SUR LE LIEU, FIGÉ, IL EST POSSIBLE DE MOBILISER LE CORPS ET SES SENS AFIN DE SUSCITER L’EXCEPTIONNEL.

Le corps et le sensible : deux remparts à la routine

Un autre aspect intéressant que soulève la question de la routine est celui du rapport à l’exceptionnel. En effet, et si la solution n’était pas de faire oublier le corps au travers d’une routine pour accéder à l’imaginaire, mais de mobiliser les corps au travers de ce dernier, le rendre visible et tangible dans leur rapport à l’expérience Salon ?

La visite du Salon du livre et de la presse jeunesse a permis de mettre en avant cette question de l’expérience sensible. Dans l’espace dédié à l’exposition de travaux d’artistes les corps sont mobilisés de manière singulière, au travers de représentations de l’enfance, où les corps y sont pensés au pluriel. Les installations nous font traverser des espaces où sont disposés de grands miroirs, des dessins présentés sous la forme de panneaux gigantesques, de fresques, d’encadrés, de kaléidoscopes. Il faut alors se mettre dans la peau d’un enfant pour prêter attention aux cadres suspendus à la hauteur d’une petite personne d’un mètre de haut, de même on les y observe subjugués par les images de personnages grandeur réelle. À travers le corps des autres, on ressent son propre corps, dans un espace qui mobilise plusieurs échelles, différents rapports au monde, celui des adultes et celui des enfants, des rapports qui se matérialisent dans les espaces.

Jouer sur les sens c’est aussi trouver une manière de faire appel à autre chose que le visuel, qui est devenu un élément quasi hégémonique dans nos sociétés occidentales. Il s’agit ainsi de faire intervenir d’autres sensations et perceptions afin de créer les univers propres aux salons, la routine peut ainsi s’inscrire dans d’autres registres, tel que l’olfactif ou encore le sonore. Ainsi, il apparaît que l’expérience sensible pourrait permettre au public de construire une interaction différente avec l’objet Salon. La perspective de vivre une expérience sensible dans le Salon est une raison qui peut motiver de s’y déplacer, c’est une chose qui ne peut être expérimentée en ligne, de manière dématérialisée.

La question qui se pose est : comment mobiliser et inscrire le corps et ses sensibilités dans une temporalité ? Comment construire ce narratif, cet imaginaire qui interpellerait les sens du public ?

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(1) Salvador Juan, « Le concept de routine dans la socio-anthropologie de la vie quotidienne », Espace populations sociétés, juillet 2015

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