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L’article en trois points : 

– Burning Man constitue un évènement de dimension internationale, unique au monde, de par sa dimension fortement identitaire, héritière de la contre-culture californienne, mais également de par la forte implication opérationnelle des participants pendant l’évènement, dont ils sont acteurs et non spectateurs.

– Les enjeux économiques de l’évènement sont considérables, bien qu’il soit difficile de bien les quantifier, en raison de la culture du secret sur son modèle économique global (recettes directes et indirectes).

– Burning Man présente de nombreux paradoxes dans son positionnement et dans son concept (rapport à l’argent, relation à l’écologie, narcissisme versus altruisme, positionnement face à la technologie, etc), qui révèlent des contradictions profondes de notre époque.

Laurent Queige

Director of the entertainment cluster chez Paris&Co

Tout professionnel de l’évènementiel a forcément entendu parler, un jour, de Burning Man. Certains en parlent comme d’un mythe, d’un graal. Ce rassemblement en plein air constitue un marqueur identitaire pour les « teufeurs », comme le pèlerinage à la Mecque pour les musulmans. Il faut dire que les photos esthétisantes des participants, dans une ambiance de fin du monde comme dans Mad Max, sont fascinantes. Tous ceux qui en reviennent bénéficient dans ce milieu d’une sorte d’aura, de statut social. De surcroît, les « Burners » font preuve d’une réelle fraternité les uns envers les autres. Comme les membres d’un cercle d’initiés… La dimension mystique de l’évènement ne fait aucun doute.

Pour s’initier à l’évènement et son univers, il convient d’abord de participer à un « Burning Café ». Tout comme la « Burning Night » chaque année en hiver à Paris, et « Crème brûlée », un mini Burning-Man au printemps en pleine campagne, ce rendez-vous est organisé par les « French Burners ». C’est à cette occasion que l’on peut découvrir l’énergie qui se dégage de ce groupe, la bienveillance entre les personnes et l’envie de participer à une aventure hors-du-commun.

Burning Man n’est pas qu’un festival artistique dans le désert de Black Rock, au Nevada. C’est une communauté internationale de passionnés qui bâtit une cité utopique dans un environnement hostile, quasiment coupé du monde, où ils se retrouvent pour créer, échanger, communier.

C’est en 1986 qu’un certain Larry Harvey et ses amis se sont mis à brûler un mannequin géant sur la plage de Baker Beach, face au Golden Gate Bridge, à San Francisco. Face à l’afflux toujours croissant de participants d’une année sur l’autre, et des soucis avec la police locale, ils décidèrent de déplacer l’évènement loin de toute habitation. La motivation était double : jouir d’une plus grande liberté de créer et de festoyer ; mais aussi pratiquer une certaine sélection des candidats par l’éloignement géographique et par la nécessité de s’organiser pour vivre de façon autonome dans un désert.

L’évènement s’étant professionnalisé au fil du temps, le nombre de participants est passé de quelques centaines à près de 80.000 personnes. Burning Man constitue désormais un évènement touristique majeur pour l’Etat du Nevada, dont il contribuerait à l’économie à hauteur de 6% ! Il n’y a plus un seul mobil-home, camping-car ou caravane disponible dans tout l’Ouest américain à cette période. Ils sont tous loués pour le grand pèlerinage annuel de fin août / début septembre.

Les Burners créent une cité éphémère, Black Rock City, tel un vaste cadran solaire, parcouru de rues axiales et radiales. La plupart font partie de communautés de dizaines ou de centaines de membres, les camps, sélectionnés en fonction de la qualité de leur projet artistique. En effet, l’art, sous toutes ses formes, constitue l’ADN de l’évènement : tenues vestimentaires délirantes, jeux de lumières aux innombrables leds multicolores, sculptures et installations oniriques, street art, théâtre de plein air, arts de la rue, concerts et sets de musique (électro, rock, folk, country, etc). Au-delà de l’expression artistique, les concepts de bien-être et d’empathie avec autrui sont omniprésents : cours de yoga, méditations collectives, séances de massages, conférences sur l’avenir de la planète, etc.

Si cette cité utopique rencontre un écho aussi fort à l’échelle internationale, c’est qu’elle réussit le tour de force à la fois de tirer ses racines au plus profond des civilisations humaines, de traiter de sujets existentiels intemporels et de se faire le miroir de préoccupations contemporaines. Héritier des fêtes païennes, Burning Man reproduit le rite ancestral des carnavals médiévaux où l’on brûle le roi de papier, lors d’un rite festif ultime, dans un but de purification et de libération. Il reprend également beaucoup de principes de la philosophie bouddhiste, comme la méditation, la bienveillance, l’action ancrée dans l’instant présent.

Il est surtout le digne héritier des mouvements culturels de la contre-culture californienne, révoltés face aux normes bourgeoises et capitalistes, des hippies prônant l’amour universel, la lutte contre toute forme de violence et la communion avec la nature. Burning Man est le Woodstock du 21è siècle. Il réunit également la fine fleur de la musique électronique et des organisateurs de fêtes en plein air. Tout DJ de renom se doit d’y avoir mixé au moins une fois dans sa vie.

Burning Man prône l’expression créative, libérée de toute barrière artificielle, au niveau individuel,ainsi que le bénévolat et l’autogestion, au niveau collectif. Il pose la question de la place de l’humanité
dans son environnement, de la bienveillance de notre espèce pour ce qui l’entoure.

1/ L’inclusion radicale : chacun est le bienvenu, tel qu’il est, quelles que soient ses origines ou ses préférences.

2/ La pratique du don : sauf rares exceptions, le paiement en argent est interdit ; il est recommandé de pratiquer le troc d’objets, ou d’offrir une « faveur » au vendeur, comme un câlin (qu’il n’a pas le droit de refuser, quel que soit l’acheteur).

3/ La « décommercialisation » : les messages commerciaux et le sponsoring sont interdits.

4/ L’autosuffisance : on privilégie une expérience de vie en autonomie en plein désert, où il faut avoir tout anticipé (eau, nourriture, vêtements, couchages, médicaments, etc) ; seules sont fournies les toilettes et l’infirmerie.

5/ L’expression de soi radicale : les participants sont invités à s’exprimer sans entrave, à part des messages de violence ou de haine ; toute forme de création artistique est encouragée ; on peut pratiquer la nudité totale sans souci.

6/ L’effort en commun : la vie et le travail en communauté, l’organisation coopérative, l’animation de réseaux sociaux sont fortement encouragés.

7/ La responsabilité civique : chacun doit être responsable de ses actes ; les organisateurs d’activités artistiques doivent se soucier du bien-être de chacun.

8/ La participation : chacun est invité à vivre l’évènement en acteur, pas en spectateur, encore moins en consommateur.

9/ Le culte du moment présent : on est invité à ressentir intensément chaque moment, à explorer son moi intérieur, tout en communiant avec les autres et la nature.

10/ Le départ sans laisser de trace : les participants sont priés de jamais rien jeter par terre, de recycler leurs déchets, et de laisser l’endroit où ils ont passé la semaine dans le même état naturel qu’à leur arrivée.

Il y a deux façons de participer : soit y aller seul ou en petit groupe d’amis, soit s’inscrire dans un camp collectif. Bien entendu, il est plus intéressant de choisir la deuxième option, car elle respecte davantage l’esprit de la manifestation.

Parmi les possibilités pour un Français, se trouve celle de rejoindre les « Dusty Frogz », un camp de Frenchies, dont la plupart sont des fidèles de l’évènement. Une sorte de famille, d’une trentaine de membres. Chaque année, ils montent une guinguette typiquement française, avec décoration de type « bal du 14 juillet », une tour Eiffel en bois de 6 mètres de hauteur et un terrain de pétanque. Les Américains en raffolent !

Afin de vérifier la compatibilité des candidats avec l’identité du groupe, il convient de passer un entretien, sorte de bizutage pour « virgins ». La cooptation est importante à Burning Man. L’utopie, c’est un état d’esprit…

L’autre grand intérêt d’intégrer un camp est de bénéficier de toute l’infrastructure, réutilisée d’une année sur l’autre. Vivre en autonomie dans le désert constitue une véritable aventure logistique et humaine. Impossible d’improviser. Chaque camp loue un stockage non loin de l’évènement, avec tout le matériel indispensable réemployable : tentes, vélos, canapés, tables, ustensiles de cuisine, décoration, matériel de diffusion de musique, groupes électrogènes, outils de bricolage, etc.

En général, dès le mois de janvier, on intègre le groupe et on participe à de nombreux rendez-vous téléphoniques collectifs, dans le but de préparer l’organisation technique du camp. Chacun doit s’inscrire dans un atelier spécifique, les « shifts » : équipe de montage, équipe de démontage, construction de la tour Eiffel, animation musicale, composition des repas, etc. Chacun doit également s’inscrire à tour de rôle pour recevoir le public dans la guinguette, préparer les repas du midi et du soir.  L’utopie certes, mais aussi beaucoup de l’huile de coude… Contrairement à son image d’Epinal, Burning Man représente tout sauf des vacances. Il s’agit d’une épreuve de vie en groupe, de connaissance de soi même, d’aventure et de dépaysement au bout du monde.

Le talent des organisateurs est de faire de chaque étape de la préparation de l’évènement un grand moment d’excitation et de communion collective, y compris à distance. C’est le cas par exemple au moment de l’achat des billets d’entrée. Ils sont mis en ligne un soir à 20h. Il faut impérativement être connecté à l’heure précise. Tout part en 45 minutes ! 80.000 billets disponibles pour 200.000 demandeurs connectés, cela laisse imaginer le retentissement mondial de l’évènement…

Actuellement, le prix des billets oscille autour de 450 $. C’est beaucoup plus que 20 ans plus tôt, quand ils n’étaient qu’à 65 $… Mais les participants étaient moins nombreux, et les infrastructures également. Mais peu importe. Le retentissement mondial de l’évènement est tel que les organisateurs estiment pouvoir se permettre d’augmenter les prix chaque année… jusqu’à quand ?

Pour les participants, les mois de préparation sont consacrés à la recherche ou la confection de vêtements originaux, voire excentriques, exprimant ce que l’on est ou ce qu’on veut dire aux autres.

Le grand jour du départ, tout le monde converge vers l’aéroport de San Francisco. Les « burners » se repèrent facilement parmi les clients de loueurs de voitures, avec un nombre conséquent de gallons d’eau à l’intérieur des automobiles : en moyenne 18 ! Indispensables pour se désaltérer et… se laver.

Puis, tel des pèlerins ensorcelés, 80.000 personnes convergent en voiture en même temps par une
petite route typique de l’Ouest américain, formant inévitablement des embouteillages monstres. Pas très « écolo » en termes de mobilité, pour des adeptes de la « communion avec la planète » … Après des heures d’attente et de progression lente, ralentie par de nombreux contrôles de police, tout à coup un panneau indique « Welcome home ! », symbole de la dimension identitaire et grégaire de l’évènement. A l’entrée, tout « virgin » doit se plier au bizutage de règle : se rouler dans la poussière. Un baptême païen, en quelque sorte.

En tant qu’évènement hautement participatif, la première partie du séjour est en général consacrée au montage du camp et au bricolage. Les travaux, souvent interrompus par des tempêtes de poussière, se révèlent particulièrement éprouvants.

Parfois, on ne voit pas à un mètre. Passé ce moment difficile, Burning Man tient ses promesses de total dépaysement : l’étendue
immense de la cité éphémère, la convivialité générale, l’immense sensation de liberté, le délire vestimentaire des participants venus des quatre coins du monde, la créativité artistique des camps et des animations, la beauté onirique des sculptures éphémères réparties sur l’immense « playa » (la partie du désert non habitée), la perfection de l’architecture du « temple » (lieu de spiritualité et de recueillement), tout se révèle hors norme. La difficulté de se connecter aux réseaux téléphoniques et numériques renforce la sensation de vivre dans une bulle hors du temps et favorise… le lâcher prise.

Chaque année, le camp des « Dusty Frogz » connaît un réel succès. Tout le monde fait volontiers la queue pour accéder à la guinguette danser sur du Mylène Farmer, jouer à la pétanque, ou se rafraîchir grâce au brumisateur installé sous la tour Eiffel. Pas de doute, la côte des Français reste au beau fixe chez les Yankees. Et quand on lâche « I come from Paris ! », l’extase est toujours au rendez-vous.

La particularité de l’évènement est d’offrir deux ambiances, très différentes : celle de jour, plutôt calme, studieuse, voire concentrée, faite de tâches quotidiennes, de rencontres autour d’un café sous l’immense tente du cœur de la cité, d’échanges dans les innombrables animations et conférences proposées, de balades au gré du vent, de relaxation au cours d’une séance de yoga, de méditation ou de massage, de contemplations des couchers de soleil rougeoyants; celle de nuit, très agitée, voire carrément frénétique, faite de danses autour des « art cars » (chars décorés de façon délirante, surmontés d’enceintes de musique et de danseurs), de virées interminables en plein désert au milieu de milliers de vélos multicolores, de rencontres improbables non dénuées de sensualité et de séduction, de câlins donnés à des inconnus, de cheminements complexes pour retourner à son propre camp, embués par les vapeurs d’alcool. On dort peu à Burning Man, on l’aura compris…

Néanmoins, comme toute aventure humaine, l’utopie promise par Burning Man n’échappe pas à des contradictions, des mensonges par omission, des comportements douteux, des tabous refoulés. Le plus problématique, d’un point de vue sanitaire, concerne la prévention délibérément édulcorée du caractère dangereux de la poussière, dans laquelle tous les participants baignent jour et nuit.

Afin d’avoir lieu le plus loin possible de tout site habité, l’évènement a choisi de se tenir dans un désert totalement hostile à la vie, situé au milieu d’une réserve indienne, où les autochtones évitent d’aller absolument. Il est recouvert d’une poussière abrasive, aussi fine que du plâtre, qui s’introduit insidieusement dans tout : nourriture, tentes, sacs de couchages, caisses fermées à clefs, et bien sûr… poumons. Elle peut entraîner un dessèchement de la peau et des problèmes respiratoires. Non seulement, ces informations sont très peu décrites sur le site web de l’évènement, mais pire, les Burners sont invités à vénérer la poussière de façon quasi sectaire. On glorifie l’élément naturel identitaire de l’évènement, au mépris du plus basique message de santé publique. « In dust we trust ! », peut-on lire partout à Black Rock City.

Un paradoxe majeur concerne la sociologie des participants. Le premier des dix principes de l’évènement est « l’inclusion radicale » (voir plus haut). Or, sur les 80.000 participants, on ne compte que quelques centaines de noirs et de latinos. L’immense majorité du public reste White Anglo-Saxon Protestant (WASP). Quand on sait à quel point la cooptation entre pairs reste le principal mode de recrutement, on comprend qu’on est loin d’une utopie d’amour universel sans barrière…

Cet élitisme de fait s’est aggravé depuis quelques années avec l’arrivée remarquée de startupers devenus millionnaires de la voisine Sillicon Valley, ainsi que de stars du showbiz américain. Rutilants jets privés, luxueuses caravanes climatisées, invitations VIP dans les soirées, etc. Résultat : des tensions inévitables et quelques camps fortunés sabotés… De nombreux articles de presse ont relayé l’état de choc de certains participants devant ces frasques peu compatibles avec l’esprit de Burning Man, mais pourtant acceptés par les organisateurs. Quel est donc leur monnaie d’échange ?

De nombreuses enquêtes journalistiques sur le sujet se sont toujours heurtées à l’omerta… L’autre grand paradoxe de l’évènement est le rapport à l’argent. Malgré leurs grandes déclarations idéalistes, les Burners en chef, biberonnés au marketing depuis leur tendre enfance au pays du dollar, se révèlent d’excellents business (wo)men. En témoigne l’explosion du chiffre d’affaires de la billetterie, passé de 3 millions $ en 1999 à 34 millions $ vingt ans plus tard. Et ceci ne représente qu’une partie des enjeux financiers. Il faut imaginer l’enjeu de notoriété, d’image et d’argent considérable que représente pour un artiste, un sculpteur ou un architecte le fait d’être exposé à Burning Man…

Lorsque les organisateurs rappellent – parfois avec gravité – le principe du don de soi et du refus de la monétisation, cela prête à sourire… Le modèle économique de l’évènement repose en grande partie sur cette labellisation de grands noms artistiques, sans qu’on connaisse vraiment les montants en jeu. Idem dans le domaine de l’écologie qui – dérèglement climatique oblige – est devenue une sorte d’idéologie glorifiée à tout bout de champ. Des patrouilles sillonnent Black Rock City pour faire la morale aux participants sur le recyclage des déchets. Mais personne ne trouve rien à redire aux innombrables groupes électrogènes à pétrole en fonction jour et nuit, sans compter les milliers de voitures à essence qui ont conduit les participants à bon port. Les transports de groupes restent très peu développés. Au pays des pétrodollars, on peut revendiquer la sauvegarde de la planète, certes, mais on reste toujours au volant de sa bagnole.

Enfin, Burning Man, une fois terminé, laisse une certaine sensation de vanité. L’évènement adule
l’ancrage dans le présent, l’introspection intérieure, le don désintéressé.

Mais que font les Burners, sitôt rentrés chez eux ? Ils se ruent sur les réseaux sociaux pour poster leurs plus beaux profils, magnifiés par la lumière crue d’un désert aride, ainsi que leurs expériences les plus stylées, les plus photogéniques, les plus valorisantes. Impossible pour leur entourage d’échapper aux récits les plus insensés pendant des semaines. Instagram et Facebook sont la deuxième maison des Burners, beaucoup plus dépendants du regard des autres que ce que ne prétend l’idéal officiel.

Sur place, on croise des créatures démentes, on teste des expériences inédites, on participe à une esthétique collective, on flotte dans un autre espace-temps. Certes, sur le moment, l’intensité est au rendez-vous. Mais la dimension furtive, souvent show-off, et finalement très convenue des rencontres laisse une réelle impression de superficialité, de mirage du désert, une fois l’évènement terminé.

« The Default World », le monde par défaut, représenterait-il vraiment la vie extérieure à Black Rock City, comme le clament les Burners ? Ou serait-ce finalement l’inverse ? Là est le plus grand paradoxe de Burning Man, cette utopie contemporaine.