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Sortie Parc des Expositions à 8h55, après avoir fait 45 minutes de trajet dans un RER bondé en compagnie de Pikachu, d’un dragon vert et d’une peluche géante. Direction la Japan Expo ! Les files s’agglutinent sous la pluie, enthousiastes, excitées à l’idée de participer au premier jour d’ouverture de la « Convention ». Car ici on ne vient pas à un salon, une exposition ou un congrès mais on se rend bien à une Convention. Le choix sémantique est à souligner. Convention is « a large formal meeting of people who do a particular job or have a similar interest, or a large meeting for a political party » selon la définition officielle. Pas d’équivalent français pour traduire ces rassemblements de communautés. 

La langue comme marqueur d’identité

« Je suis rendu à ma 8ème édition, me confie un exposant de l’association Epitamine JVM. Les gens se déplacent du monde entier pour y assister, que ce soit pour des le Cosplay ou pour jouer aux JVM par exemple ». Vous avez relu cette phrase plusieurs fois sans la comprendre ? C’est normal ! Ces mots sont empruntés à la culture du manga, comprenez Cosplay* pour Costume Play (Jeux de rôles) et JVM* pour (Jeux vidéos Musicaux).

Un des premiers facteurs identitaires frappant est bien l’usage de codes et d’une sémantique propre, une langue secrète que seuls les membres de la communauté peuvent comprendre. Cet usage a un double-effet, il renforce l’inclusion et le sentiment d’appartenance des individus qui en maitrisent les codes et a la particularité d’exclure ceux qui ne le maitrisent pas. « Ce n’est pas le programme qui compte, c’est la vision, le projet. » d’Emmanuel Macron le 1er décembre 2016 sur RTL Extrait d’interview

Une vision, un projet ? Vous savez ce que c’est en entreprise mais ne comprenez pas ce que ça veut dire en politique ? Le langage est un médiateur et le pouvoir des mots aide à co-construire l’identité. À partir des mots que la personne utilise, on peut expliquer la construction du sens pour soi et autrui (Chomsky, 2005). C’est bien en utilisant des termes spécifiques empruntés au langage managérial que notre actuel président a pu fédérer une communauté parlant cette Novlangue Macron autour de lui.

L’absence de hiérarchie sociale

« Je viens avant tout pour faire des rencontres, voir les costumes des autres, discuter avec des personnes de la communauté, me confie Elsa, 17 ans, venue de Lille pour sa 4ème Convention. Ici c’est bien car personne ne nous juge ». Exposants, staff, visiteurs, tout le monde au même niveau ?

« Ici on ne vend pas grand chose, c’est surtout et avant tout une grande réunion pour fédérer la communauté. D’ailleurs je ne paye pas pour mon stand, c’est la Japan Expo qui m’a appelée pour exposer » me raconte une des associations de jeux vidéos présentes. Les exposants sont avant tout des passionnés ce qui rend l’expérience totalement différente. Pas d’objectifs de vente, c’est aussi beaucoup plus de temps disponible pour répondre aux questions et être à l’écoute des remarques des visiteurs.

Un peu plus loin sur le stand Ubisoft, pas d’étal pour vendre les produits mais bien plusieurs consoles pour jouer et plusieurs « fans » et collaborateurs volontaires de la marque débauchés pour l’occasion sur le site de Villepinte. Cette logique de « communion » avec les autres se retrouve ici dans les meetings politiques. Souvent scénarisée comme avec le fameux hologramme de Mélenchon lors de son meeting simultané à Paris et Lyon, tout est fait pour cultiver cette proximité entre les partisans. Ce que les militants recherchent dans ces meetings, outre les informations transmises par les intervenants, c’est aussi retrouver l’enthousiasme partisan, retrouver ses pairs et démontrer que l’on adhère et que l’on contribue à faire grandir la communauté des Insoumis, des Marcheurs etc.

Le show comme symbole de puissance

Docteur en communication, Marlène Coulomb-Gully perçoit le rite comme une pratique sociale structurée, régulière et codifiée, qui s’ancre dans l’imaginaire collectif et assure la cohésion de groupe. Pour elle, deux catégories existent : il y aurait les rites « sémelfactifs » (des rendez-vous uniques de type déclaration de candidature) et les rites « itératifs » (des moments réguliers que la communauté s’attend à vivre ). Ainsi comme à la Japan Expo, les rites itératifs sont bien entendu les compétitions mondiales et nationales de tout

genre. Compétition internationale de Cosplay, championnat de France du jeu « Just Dance ». « Chaque année, ces évènements font déplacer les foules » souligne un membre du Staff, bénévole car faisant partie de la communauté. On produit un meeting comme on produit un spectacle et c’est bien cette notion de Show qui est commune aux deux éléments comparés ici, Japan Expo et Meeting politique. Le but : créer une effervescence de la communauté et anticiper au maximum la réception médiatique !

Le but : créer une effervescence de la communauté et anticiper au maximum la réception médiatique !

Lors des meetings, des consignes sont données aux militants. Par exemple, on place les plus jeunes et les plus impliqués devant. Les militants sont parties prenantes du spectacle : ils sont utilisés pour donner une impression de puissance, de l’organisation politique à l’électorat qui écoute. Cette puissance symbolique et ce travail de schématisation, nous les avons aussi retrouvés à la Japan Expo.

Si le politique veut convaincre, il doit user d’un discours pragmatique et rationnel. Ce faisant, il ne répond pas tout à fait aux demandes des militants qui sont aussi venus pour vivre une expérience. D’où l’importance donnée aux symboles : drapeaux, t-shirts (costumes d’une certaine façon), chants, décorations qui sont aussi pour là pour renforcer le sentiment d’appartenance à une communauté voire d’allégeance au candidat ou à l’idole si l’on file la comparaison avec la Japan Expo.

Ne vous fiez pas aux apparences, quand on compare ces deux évènements pourtant distincts, une chose est sûre, les organisateurs d’évènements peuvent s’en inspirer quand il s’agit de fédérer et animer les communautés.

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