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Le sociologue Bertrand Pulman vous invite à découvrir son nouveau livre : Salons, rencontres et surprises. Fruit d’une collaboration entre Unimev et le sociologue Bertrand Pulman, cet ouvrage dresse un panorama des salons français, analyse les interactions sociales qui s’y nouent, met en lumière leur impact économique, ainsi que les enjeux culturels et humains qui les traversent. Après trois ans d’enquête, le sociologue décrypte la spécificité et la puissance de ce média. Il éclaire de façon inédite un univers connu de tous, mais dont l’histoire, l’ampleur et l’impact sociétal demeuraient partiellement insoupçonnés.

Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser au monde des salons ?

B. P. : Depuis quelques temps, je tente de constituer ce que j’appelle « une sociologie des enthousiasmes ». Il s’agit d’analyser comment les énergies et les dynamiques sociétales se trouvent parfois décuplées par le jeu des émotions partagées. J’ai choisi mes objets d’investigation en conséquence. Après avoir beaucoup travaillé sur le sport, je me suis penché avec curiosité sur le monde des salons. Il s’agit d’un univers de passionnés, dans lequel l’implication, le plaisir, le sentiment communautaire, sont palpables, aussi bien chez les exposants et les visiteurs, que du côté des personnels édifiant ces manifestations. Les gens sont fiers de contribuer à ces événements, à juste titre d’ailleurs, car il s’agit de dispositifs considérables et souvent magnifiques. J’ai découvert l’ampleur, la transversalité, la puissance, du secteur.

Vous parlez de « fait social total » à propos des salons. Qu’entendez-vous par là ?

B. P. : L’expression a été forgée par le sociologue Marcel Mauss pour désigner des phénomènes reposant sur une forte concentration d’individus et d’institutions qui entrent en interaction, et se jouant simultanément sur les différents registres de la vie sociale (économique, technologique, esthétique, politique, etc.). Ils offrent des occasions privilégiées pour prendre une vue d’ensemble. C’est particulièrement vrai dans le cas des salons, en raison de la promesse dont ils sont porteurs, celle d’une sociabilité heureuse et pacifique. Ainsi, l’étude des salons permet de mettre en relief le rôle central de l’échange et de la réciprocité dans la pacification et la vitalité du lien social. Le salon est un rassemblement où des professionnels qui sont des concurrents, plutôt que de s’entredéchirer, s’agglomèrent et jouent la carte de l’interaction mutuellement bénéfique, font du commerce conjointement avec les mêmes clients qu’ils partagent. Cet agencement peut sembler au départ contre-nature, mais il dégage en fait une force extraordinaire ! Le salon est une plateforme collaborative : la synergie des entreprises, des marques, des produits et des services, multiplie les flux, et, en définitive, stimule un marché.

En menant cette étude, qu’avez-vous découvert sur cet univers particulier des salons ?

Au fil de mes investigations, un fait m’a particulièrement frappé et a fourni la trame de mon livre : les salons les plus aboutis ont une capacité exceptionnelle à établir un juste équilibre entre des polarités opposées. En effet, ces évènements parviennent à mettre en tension et à concilier des pôles généralement antagonistes :

A votre avis, quels sont les principaux enjeux qui traversent le monde des salons aujourd’hui ?

B. P. : Ils sont nombreux, mais il me semble possible d’en dégager trois principaux. Le premier concerne la jeunesse. Il convient de rajeunir le public, d’attirer les jeunes générations dans les salons en proposant des animations, des installations interactives, des ateliers, en un mot des expériences, qui rencontrent leurs centres d’intérêt. Il faut transformer certaines manifestations en véritables festivals. Simultanément, on doit attirer les jeunes vers les multiples emplois du secteur, anticiper les évolutions des métiers, les faire mieux connaître et former tous ceux qui ont envie de s’y investir.

Le deuxième grand chantier est lié à toutes les opportunités qu’offrent les nouveaux outils numériques. Contrairement à ce que certains ont pu craindre à un moment, les nouvelles technologies du virtuel ne constituent pas une menace pour les salons, bien au contraire. La force du salon résidera toujours dans les relations humaines directes qui s’y tissent, et les expériences incarnées et sensibles qui s’y déroulent. Dans bien des secteurs, il est impossible d’imaginer comment s’en passer. Un salon de la gastronomie où l’on ne pourrait pas sentir, goûter, toucher, parler de la nourriture, n’est guère concevable. Une synergie vertueuse est vouée à s’établir entre le numérique et la rencontre physique. Bien sûr, cela implique des efforts d’adaptation mais globalement les outils numériques et les salons sont extrêmement complémentaires. Le digital peut faire gagner beaucoup de temps à chacun des acteurs, par exemple pour l’organisation des inscriptions ou des rendez-vous d’affaires. Il offre aussi la possibilité de faire vivre l’événement toute l’année : l’écosystème digital a permis aux exposants de rendre leur offre visible en permanence, et à la communauté d’être constamment informée de ce qui se fait de nouveau. Symétriquement, un salon habilement conçu est à la fois un démultiplicateur et un contrepoint idéal des réseaux sociaux, car l’évènement est un concentré d’énergie susceptible de redonner de l’élan au digital.

Le troisième défi qui me parait crucial concerne les rapports avec les pouvoirs publics. Le secteur doit obtenir une meilleure reconnaissance et un soutien plus vigoureux, à la hauteur de son importance économique et sociétale[1]. Globalement, l’industrie des rencontres et événements professionnels représente une source majeure de richesse et de croissance pour l’économie française[2]. En outre, ce secteur contribue fortement à la valorisation de l’offre française à l’exportation. La quantité et la notoriété des salons organisés en France, classe notre pays parmi les leaders mondiaux. Mais toutes ces manifestations se déroulent dans un univers dont il faut mesurer à quel point il est aujourd’hui concurrentiel au plan planétaire. Pourtant, de façon assez incompréhensible, ce secteur ne bénéficie pas d’une attention assez soutenue de la part de pouvoirs publics. A cet égard, le contraste avec ce qui se passe en Allemagne est fort. Nos autorités ne mesurent pas suffisamment à quel point les salons sont des vecteurs de rentabilité et de retombées économiques, mais aussi de sociabilité. Dans n’importe quel pays au monde, il y a toujours un ministre pour l’inauguration. Ici c’est très difficile à mobiliser, surtout en province, alors que cela fournit une caisse de résonance médiatique mutuellement profitable, et donne beaucoup de fierté aux personnels concernés.