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Marie-Solène Lequeu

Etudiante en dernière année de MSc Strategic Event Management & Tourism Management - SKEMA Business School

Deux étudiants français dans le domaine de l’événementiel et du tourisme, en fin de cursus, curieux du monde qui les attend et fascinés par le potentiel des nouvelles technologies numériques, partent à la découverte du monde de l’événementiel professionnel, afin de mieux comprendre vers quel futur ils se dirigent.

A travers Zoom et Teams, ils vont à la rencontre de professionnels de l’événementiel, dans le but de recueillir leurs points de vue. Ces derniers dressent le portrait d’un secteur avec de nombreuses attentes mais qui hésite encore, secoué par l’épreuve endurée lors de la pandémie et qui tente de retrouver ses marques. Dans ce monde incertain, certains sont enthousiastes, et d’autres s’inquiètent des changements profonds que la technologie pourrait apporter ; des changements qui ne seraient pas forcément avantageux pour les nombreuses entreprises, grandes et petites, qui dépendent du secteur.

Contexte : un temps d’attente

Mars 2022. La crise du Covid semble enfin toucher à sa fin. Théo Reubeuze et Marie-Solène Lequeu, deux étudiants en événementiel et tourisme, en fin de cursus à la SKEMA Business School, s’apprêtent à commencer leurs stages et à lancer leur carrière. Une période d’optimisme, semble-t-il, avec le redémarrage des grands événements et les énormes possibilités offertes par les nouvelles technologies.

La France est la troisième destination mondiale en matière de congrès, et Paris est le leader mondial des salons professionnels avec plus de 500 exposants. Chaque année, plus de 77 000 personnes participent à un événement, à travers 1 200 salons professionnels, 3 000 congrès et 380 000 événements d’entreprises et d’institutions. 7,7 millions de contrats sont signés annuellement lors des événements professionnels, pour un total de 34,5 milliards d’euros de transactions. Ces chiffres soulignent la force motrice du secteur de l’événementiel, contributeur essentiel à l’économie française.

La crise du Covid a été un énorme choc, brutal pour le secteur. Les revenus mondiaux de l’industrie événementielle en 2020 ont chuté de 68% par rapport à 2019. En France, la perte de revenus est estimée à plus de 80%. Dans un communiqué de presse rédigé par UNIMEV daté du 20 avril 2020, les experts estiment les pertes dues à la crise pour les acteurs de l’événementiel, et indirectement les acteurs du tourisme, à 15 milliards d’euros sur la période de mars à août 2020.

Au moment de la rédaction de cet article, le secteur de l’événementiel français sort peu à peu de la crise : l’heure est à un retour timide des événements. À Paris, le Salon annuel de l’Agriculture vient de se dérouler : 500 000 visiteurs, contre 600 000 en 2019. Est-ce un score encourageant ? L’ITB, le gigantesque salon du tourisme de Berlin, prévu en mars, a été annulé. Le World Travel Market, l’équivalent londonien aura lieu, mais seulement en novembre. Plus personne ne prétend qu’il y aura un « retour à la normale », et encore moins quand ce retour aura lieu ; peu semblent prêts à prédire avec précision quelles formes et quels styles d’événements pourraient émerger pour remplacer la « normale ».

Au même moment, nos étudiants lisent des blogs et des articles suggérant que la crise du Covid aurait changé la donne : que l’interaction et l’engagement à distance feraient désormais partie intégrante de tout événement, que les technologies numériques avaient fait un énorme pas en avant et que les technologies immersives émergentes avaient le potentiel de changer la nature même de l’industrie.

A la découverte de l’industrie événementielle 

Marie-Solène et Théo se sont donc connectés sur Zoom et Teams et se sont lancés dans un voyage virtuel à la recherche de clarté. Ils ont contacté des personnes expérimentées et compétentes, susceptibles d’en savoir plus sur ces changements attendus, sur l’émergence éventuelle de nouvelles formes d’événements et sur la refonte du secteur, ainsi que sur le caractère réellement révolutionnaire ou non de ces technologies :

– Ils commencent par s’entretenir avec une professionnelle de terrain, Martine Meyer, Directrice associée de Phenix Events, un prestataire de services pour les organisateurs d’événements.

– Pour une vue d’ensemble, ils contactent Heliéna Bregand de Provence Côte d’Azur Events, le bureau régional des congrès qui représente 220 organisateurs d’événements, sites et fournisseurs ; elle est responsable de 4EVENT, un centre d’innovation événementiel à 360°.

– Ils rencontrent Marie Dehail d’UNIMEV, l’association française des organisateurs d’événements qui compte plus de 400 membres, chargée de contenu et de communication pour  L’Innovatoire ;

– ainsi que Guillaume Carlier, ancien directeur stratégique chez UNIMEV et Responsable digital chez Apsys.

– Ils s’approchent d’entreprises engagées dans des technologies qui changent la donne, notamment Julien Lefort, Business Development Manager France chez Fairtual Technologies.

Ces entretiens se révèlent être un véritable voyage. « Nous sommes partis d’hypothèses fondées sur nos études et notre expérience », explique Théo.

« Il s’est avéré qu’aucune d’entre elles n’était totalement correcte. Toutes ont été remises en question dans une certaine mesure. Ensemble, elles ont changé notre vision du secteur. »

Les hypothèses

Marie-Solène énumère les hypothèses avec lesquelles ils sont partis :

« Tout d’abord, venant de vivre deux années de crise, notre vision du monde pré-Covid était celle d’une industrie florissante, vivant une période de croissance et de prospérité. Nous avons supposé que l’aspiration première des professionnels du secteur serait de revenir à ce modèle, peut-être avec quelques ajustements et améliorations.

« Ensuite, nous venions de vivre l’ère Covid, où tout se faisait à distance. Nous savions que les organisateurs d’événements et les participants souhaiteraient revenir à un contact en face à face. Cependant, nous supposions que le comportement des professionnels avait changé dans une certaine mesure. On parlait beaucoup des événements hybrides. Qu’est-ce que cela signifiait réellement ?

« Enfin, notre objectif principal pour cet article était d’aborder le sujet de l’innovation. Nous étions intrigués par le rôle de la technologie. Notre génération a vu tant d’exemples de l’impact de la technologie sur notre façon de vivre et sur nos expériences professionnelles. Nous pouvions imaginer être sur le point d’assister à des changements fondamentaux équivalents dans la façon dont les événements sont planifiés et menés. Nous voulions en savoir plus sur ces leviers de changement. »

L’écosystème des événements

Le premier entretien de nos étudiants avec Martine Meyer de Phenix Events a déjà permis de clarifier les choses. Basé dans le sud de la France, Phenix Events opère entre Saint-Tropez et Monaco, et offre une gamme complète de services pour planifier et gérer efficacement des meetings, des conventions et des voyages d’incentives de toute taille.

Du point de vue de Martine, le secteur était en pleine mutation bien avant la crise du Covid. « Mes clients, les organisateurs d’événements, sont de plus en plus pragmatiques. Même si nous sommes sur la Côte d’Azur, ils ne recherchent plus des événements spectaculaires et tape-à-l’œil. La plupart du temps, ils veulent des événements attrayants et personnels – généralement avec un nombre réduit d’invités : une expérience immersive, peut-être liée au vin ou à la nourriture, peut-être à l’art ou à l’artisanat ; dans tous les cas, quelque chose qui corresponde à leurs goûts et, idéalement, qui soit en rapport avec leur activité. »

Par-dessus tout, ses clients veulent de la fiabilité et de la compétence, et sont conscients de leur budget.

«J’ai le sentiment qu’ils recherchent un retour sur investissement spécifique. Ils veulent que l’événement ait un résultat. Il semble que l’époque où les événements étaient organisés dans le seul but d’assurer une « image de marque » soit révolue – sauf peut-être pour les très grandes entreprises.»

Lorsqu’on l’interroge sur les technologies innovantes, Martine n’a pas grand-chose à dire. « Bien sûr, nous voulons rester à la page, mais ce n’est pas un objectif en soi ». Pour elle, la technologie est un outil précieux pour la planification et la gestion de la logistique, mais pas pour faire de la figuration. Ses clients, qui viennent de Paris, de Londres ou d’autres villes, veulent des expériences concrètes, un contact direct. Le monde virtuel était une considération très secondaire.

En résumé, l’entretien a révélé un fonctionnement très professionnel, axé sur la compréhension des besoins de ses clients et sur la proposition de solutions viables et attrayantes. Il a donné l’image d’un écosystème composé de nombreuses petites entreprises, travaillant en partenariat et en concurrence, et utilisant leur expérience de manière créative. Du côté des clients, il ne semble pas y avoir de soif particulière pour les nouvelles technologies, si ce n’est pour développer et rendre des solutions encore meilleures, moins chères et plus fiables.

La pression en faveur du changement

Alors, qu’en est-il du potentiel de la technologie et des changements radicaux dans le secteur de l’événementiel ? Nos étudiants se sont tournés vers Heliéna Bregand pour obtenir une large perspective du monde de l’événementiel et des préoccupations des organisateurs d’événements.

Elle confirme que les pressions pour le changement étaient présentes bien avant la crise de Covid. Elles comprennent différents facteurs : d’abord, une concurrence intense, ainsi qu’une pression à la baisse sur les budgets. Ensuite, les attentes des clients de plus en plus élevées : ces derniers étaient déjà sélectifs quant au nombre et au type d’événements qu’ils souhaitent accueillir. Dans ce contexte, oui, l’innovation était importante ; mais dans le but d’imaginer et de développer de nouveaux formats d’événements – plus rentables, plus attrayants et plus engageants.

En effet, les technologies numériques ouvrent de nouvelles perspectives dans ces deux domaines. Les professionnels sont sous pression pour utiliser la technologie afin de se positionner sur le marché et de se différencier de leurs concurrents. C’est un outil qu’ils ne peuvent se permettre de ne pas maîtriser.

Ces propos confirment un témoignage qu’Heliéna Bregand avait lu en 2019 par le groupe WeYou : « La technologie fait désormais partie intégrante des événements : elle facilite l’organisation en amont ; améliore l’expérience des participants pendant l’événement ; et, enfin, optimise le post-événement en analysant les données de participation, par exemple. »

Pour des organisateurs d’événements comme WeYou ou des lieux comme Le Palais des Festivals à Cannes, les enjeux de l’intégration des nouvelles technologies numériques dans la gestion et le déroulement de leurs événements sont donc très importants : les back-offices se digitalisent, afin de pouvoir gérer la billetterie et la gestion des participants ; les méthodes de marketing sont ré-imaginées, grâce à de nouveaux outils et plateformes marketing ; au front-office, on voit apparaître de nouvelles applications et des innovations comme la géolocalisation.

« Même avant 2020, il y avait beaucoup d’incertitudes dans le secteur de l’événementiel », résume Heliéna Bregand. « Le secteur de l’événementiel était en train de vivre de profonds changements. Les acteurs clés du domaine de l’événementiel réfléchissaient à l’avenir de leur activité et à la manière d’intégrer les technologies sans faire disparaître leur cœur de métier. »

L’impact de la crise du Covid

C’est dans ce contexte d’incertitude qu’est survenue la crise du Covid, qui a causé d’énormes dégâts dans le secteur de l’événementiel, modifiant les priorités du jour au lendemain. La question était désormais celle de la survie : comment s’adapter à ce nouveau contexte ? En France comme ailleurs, les licenciements et les annulations d’événements deviennent massifs. Du jour au lendemain, les organisateurs d’événements ont dû se tourner vers les outils de réunions en ligne et de webinaires, simplement pour pouvoir maintenir le contact avec leur clientèle.

La priorité a été le développement rapide d’une communication numérique haut de gamme, par exemple au Palais des Festivals de Cannes. En 2021, l’entreprise a annoncé le lancement de son nouveau studio Hi5, une plateforme télévisée complète, équipée de technologies de pointe. Cet investissement repose sur l’hypothèse que la participation à distance à des événements est arrivée là pour rester ; qu’après la crise, les gens participeraient à nouveau physiquement, mais peut-être en plus petit nombre.

Et qu’une plus grande importance serait accordée à la participation à distance, ainsi qu’à la contribution d’experts et d’exposants d’autres régions du monde.

A l’heure où nous écrivons ces lignes, cela semble se confirmer. Selon Julien Lefort, « les manifestations publiques organisées récemment connaissent une baisse d’environ 30% en termes de fréquentation. » (Mai 2022). Il est tout de même trop tôt pour tirer des conclusions. Peut-être s’agit-il simplement d’une habitude de prudence : avec des taux d’infection au Covid encore élevés, il est possible que certains ne veulent pas encore se retrouver dans les foules. Il est aussi possible que cela soit dû à un changement fondamental de comportement, à la nouvelle habitude de travailler à distance, et à la prise de conscience des énormes avantages que le distanciel apporte, en termes de coûts et de temps.

Pour les entreprises, le choix est encore plus difficile : au lieu d’envoyer six employés à un salon ou à une manifestation professionnelle, pourquoi ne pas en envoyer trois, et demander aux trois autres d’y assister en ligne et de télécharger les présentations depuis chez eux, pendant leur temps libre ? Pour les organisateurs d’événements physiques, cela représente une menace existentielle.

Mais la digitalisation des événements est-elle en train de devenir une nouvelle norme ? Théo et Marie-Solène ont posé la question à Julien Lefort : « La plupart des organisateurs ne parlent pas de digitalisation, mais plutôt d’hybridation. Les organisateurs d’événements veulent que la participation virtuelle soit un complément aux événements physiques, et non un remplacement. La tendance actuelle », a-t-il ajouté, « est d’organiser des événements plus petits et plus décontractés et d’avoir des événements virtuels pour les compléter. » En d’autres termes, les organisateurs d’événements expérimentent de nouveaux formats. « Ces formats », a noté Théo, « semblent être en phase avec les principes dont Martine Meyer nous a parlé pour la première fois : personnalisation, engagement et interaction. »

C’est ce qu’a confirmé Guillaume Carlier : « Je ne pense pas que les événements physiques vont disparaître au profit d’événements 100% numériques ou virtuels. Les gens veulent être en contact les uns avec les autres. Pour les événements virtuels, le principal problème est de créer de l’interactivité et, pour l’instant, cela s’avère assez complexe. »

Un nouveau monde d’interactivité et d’engagement

Cette dernière affirmation de Guillaume Carlier a ouvert une nouvelle piste de réflexion pour nos étudiants : si le numérique pouvait offrir une véritable interactivité et un véritable engagement, les attitudes des gens seraient-elles les mêmes ? c’est-à-dire si les gens ne se contentaient pas d’observer ce qui leur est proposé, mais pouvaient aussi toucher, sentir, goûter, interagir, vibrer…

Marie-Solène a pu lire un rapport daté de 2018 d’Event & Nielsen concernant ce que pensent les Français de la valeur créée par les événements. « Apparemment, 86% des Français ont assisté à au moins un événement entre 2016 et 2018. Interrogés, 69 % d’entre eux sont plutôt d’accord ou tout à fait d’accord avec l’affirmation « Je me souviens plus facilement des choses que je vis que de celles dont je ne fais que parler » et 71 % sont plutôt d’accord ou tout à fait d’accord avec l’affirmation « Les émotions sont plus fortes lorsqu’elles sont partagées avec d’autres personnes. »

Des outils sont développés dans le but d’apporter un nouveau niveau d’engagement avec leurs clients. Le parfumeur Chanel et le Salon des Vignerons en sont des exemples. Tous deux proposent à leurs participants à distance des échantillons qu’ils peuvent tester ou déguster tout en suivant l’événement en ligne, ce qui permet une réelle interactivité avec les organisateurs et les hôtes de l’événement. Théo et Marie-Solène ont rencontré d’autres exemples d’organisateurs qui ont utilisé la technologie pour développer l’immersion de leurs clients : l’Atelier des Lumières, ou Onyo, sont des sociétés qui proposent des expériences physiques, mises en valeur par des systèmes sonores et lumineux élaborés. Fairtual Technologies et Laval Virtual peuvent aussi être mentionnés : ce sont deux sociétés de design engagées dans le développement de l’immersion virtuelle par la technologie. Fairtual Technologies a mis en place différents outils dans ses événements virtuels afin de créer de l’interaction entre ses participants : jeux, quiz, questionnaires, chat, salles de networking… Toutes ces solutions contribuent à développer la communication avec et entre les participants. Laval Virtual pousse encore plus loin ces avancées technologiques, en proposant une réalité augmentée incluant des avatars pour chaque participant.

D’autres entreprises voient le potentiel croissant du marché et proposent des services de déploiement d’événements interactifs en ligne ; comme Sparkup, une plateforme spécialisée dans les événements digitaux immersifs et interactifs.

Avec ces nombreux outils disponibles, on pourrait penser que l’hybride est donc le format idéal pour les organisateurs et les participants, car il combine les points forts des événements virtuels, et ceux en personne. Grâce au numérique, il est possible d’élargir le public ciblé qui peut accéder au contenu sans contraintes de lieu et de temps, et il est également possible d’offrir une expérience plus humaine aux participants en physique.

Un autre moteur poussant à la digitalisation, ou du moins l’hybridation des événements, pourrait être la pression de la gestion durable. Une diminution du nombre d’événements physiques aurait un impact positif sur l’environnement, les participants voyageant moins régulièrement, ce qui réduirait leur empreinte carbone. Les déchets physiques seraient également réduits. Selon l’Ademe, un établissement public créé en 1991 qui participe à la construction des politiques nationales et locales de transition écologique, un événement moyen de 5 000 personnes génère 2,5 tonnes de déchets et 500 kilos de papier.

Cependant, le développement de l’immersion dans les événements, particulièrement les événements digitaux, n’est pas aussi facile qu’il n’y paraît. Tout d’abord, « Les coûts sont encore prohibitifs. Les événements hautement immersifs ne sont accessibles qu’aux clients les plus riches. »

Un deuxième problème se pose quant aux technologies nécessaires, qui ne sont peut-être pas encore suffisamment développées. Julien Lefort a mentionné le Laval Virtual Show, qui est souvent cité comme un exemple de ce qui peut être fait aujourd’hui : « C’est un bon exemple de recherche de création d’un monde virtuel crédible et engageant qui favorise l’immersion de ses participants, par différents moyens, dont la création d’avatars. Le problème est que les temps de téléchargement peuvent être longs, et que les serveurs ne sont tout simplement pas assez puissants. »

Aujourd’hui, il semblerait qu’une expérience totalement immersive nécessiterait l’utilisation de technologies qui ne sont pas tout à fait matures, ou auxquelles les clients n’ont pas forcément accès. Dans un système de métavers, par exemple, il pourrait être intéressant d’avoir des participants qui utilisent un casque de réalité virtuelle ; et seule une minorité de clients en dispose aujourd’hui. « Quoi qu’il en soit, dit Heliéna Bregand, les expériences de métavers ressemblent davantage à des jeux vidéo. Je serais curieuse de tester un événement dans un métavers, mais, pour moi, en l’état actuel des choses, cela ressemble encore à de la science-fiction et, surtout, je ne suis pas sûre que ce soit un moyen efficace d’établir et de maintenir des liens sociaux entre les participants. »

De ces échanges, Théo et Marie-Solène ont conclu que le remplacement des réunions physiques par leurs équivalents virtuels n’était pas à une solution immédiate. Il apparaît, tout d’abord, que les systèmes véritablement immersifs sont encore en phase de développement. Et même lorsque ces systèmes seront pleinement fonctionnels, il reste à voir si, et dans quelle mesure, les participants les préféreront aux contacts en face à face.

La gestion des données 

Un autre aspect intéressant de la technologie digitale est qu’il semble plus facile d’analyser les bénéfices d’un événement. Les professionnels de l’événementiel disposent depuis de nombreuses années de systèmes permettant de générer et de collecter les datas de leurs événements et de leurs participants : système de réservation et de billetterie en ligne avec transmission des coordonnées, connexion des participants à un réseau Wi-Fi pendant l’événement, balise Bluetooth, badges RFID….  La digitalisation des événements signifie sans aucun doute que la collecte de données devient beaucoup plus facile, car elle est automatisée. Les outils traditionnels de collecte de data sont utiles, mais restent relativement limités concernant le comportement des visiteurs pendant l’événement lui-même. Les événements en ligne (ou tout engagement numérique) permettent d’observer ce comportement en détail : Quels stands les ont intéressés ? À quelles sessions ont-ils assisté, pendant combien de temps ? Quels documents ont-ils téléchargés ?

Florian Sanson, social media manager chez Double 2 aborde la question : « L’événementiel grand public a toujours eu pour objet de faire de la notoriété et de l’image pour les marques. Or, les enjeux de communication ont évolué ces dernières années. Dans un contexte de réduction des budgets, les problématiques se sont recentrées sur le business en communication globale et en communication événementielle toujours avec un enjeu d’image et de notoriété. On fait désormais intervenir la data pour travailler le business. »

Mesurer en détail l’intérêt et le succès d’un événement permet aux sites et aux organisateurs d’événements de mieux comprendre les priorités des clients, de redéfinir éventuellement ses objectifs, et d’améliorer la communication externe de l’entreprise. En termes de business, l’analyse des retours sur investissement est aussi indéniablement d’une importance capitale afin de comprendre l’impact de l’entreprise sur ses clients potentiels, et de développer un modèle économique plus solide. Pour certains organisateurs d’événements, il est prioritaire d’approfondir l’analyse des données et de créer de la valeur à partir des données collectées.

Quelques conclusions

Alors qu’ils arrivent au terme de leur voyage, nos deux étudiants reviennent sur leurs questions et hypothèses initiales.

« Notre vision du monde de l’événementiel avant la crise de Covid était clairement incomplète » dit Marie-Solène. « Depuis quelque temps, et pas seulement récemment, le monde de l’événementiel professionnel se remet en question, à la recherche de nouveaux modèles. »

« En outre, » ajoute Théo, « le questionnement ne porte pas tant sur la technologie que sur le désir d’une personnalisation et d’un engagement plus fort, ainsi que d’une gestion rentable. On nous a dit que certaines entreprises étaient réticentes à adopter des technologies avancées. Peut-être ne s’agit-il pas tant d’une « réticence », mais d’un sentiment que ce n’est pas leur priorité absolue. »

« Il peut aussi y avoir une autre raison », répond Marie-Solène. « Certains petits opérateurs peuvent se sentir laissés pour compte. L’écosystème de l’événementiel est composé de nombreuses petites entreprises. Ces prestataires locaux, comme les traiteurs, les hôtels, les techniciens ou les entreprises de logistique, n’ont pas forcément les moyens et le savoir-faire pour investir dans des systèmes numériques. » Quant aux traiteurs et aux hôtels, ce n’est pas une question de moyens ou de savoir-faire, il n’est tout simplement pas possible de digitaliser leurs services.

« Et parmi les petits sites et organisateurs d’événements, ajoute Théo, ils peuvent avoir le sentiment d’une concurrence déloyale entre les grandes entreprises qui ont suffisamment d’argent pour réaliser ces investissements, et les petites et moyennes entreprises qui ne peuvent pas suivre.  Heliéna Bregand nous a expliqué comment le Palais des Festivals de Cannes a pu mettre en place son studio Hi5 avec succès ; et comment d’autres centres de congrès de taille moyenne ne sont pas en mesure de se développer aussi efficacement, ou ne sont pas intéressés parce que leur retour sur investissement peut être plus faible. »

« En tout cas » dit Marie-Solène, « Nous n’avions pas pleinement conscience, avant ces entretiens, de la façon dont la numérisation est perçue comme une menace existentielle, par le remplacement éventuel des événements physiques par du virtuel. Cependant, pour être honnête, nous ne sommes pas sûrs de la réalité de cette menace. Certains des experts avec lesquels nous nous sommes entretenus ont souligné l’importance persistante des contacts en face à face. D’autres nous ont affirmé que les environnements virtuels qui pourraient véritablement remplacer les réunions physiques sont encore loin. »

« Il pourrait également y avoir d’autres raisons de penser que l’événement virtuel n’est pas le modèle de l’avenir », dit Théo. « Si la tendance est à des réunions plus nombreuses et plus petites, cela pourrait favoriser les petites entreprises locales qui peuvent répondre aux besoins rapidement et à moindre coût – comme Martine Meyer semblait le suggérer lors de notre première interview. »

Les étudiants ont en tout cas convenu qu’il serait opportun de terminer cet article par une nouvelle citation de Heliéna : « Je n’ai pas de boule de cristal, mais je suis sûre que les professionnels continueront à explorer le numérique comme source de créativité et levier économique. (…) Il me semble que le digital a encore un avenir, et je crois et j’espère qu’il sera complémentaire à celui des réunions physiques.

Je n’ai pas de boule de cristal, mais je suis sûre que les professionnels continueront à explorer le numérique comme source de créativité et levier économique. (…) Il me semble que le digital a encore un avenir, et je crois et j’espère qu’il sera complémentaire à celui des réunions physiques

 En souvenir et en hommage à Théo qui nous a quitté, bien trop jeune, en cours de la rédaction de cet article.